Histoire 3

Prologue

La décision de quitter la ville pour s’installer à la campagne murissait depuis plusieurs années dans l’esprit de Monsieur et Madame Morin-Diallo. Les problèmes d’asthme de Sarah, la petite dernière, et les plaintes incessantes des voisins lorsque les jumeaux Lucas et Salomon jouaient dans la cour de leur résidence du centre-ville de Lyon avaient fini par les convaincre de faire le grand saut. Alors, un matin d’août, les cinq Lyonnais accompagnés de leur chien et de leur chat s’étaient installés dans un coin reculé d’Ardèche au bord de la rivière la Bourges, dans une jolie maison de pierre abandonnée depuis seulement six mois. La santé déclinante du couple de retraités qui y avait vécu les avait poussés à rejoindre la vallée non loin d’un centre hospitalier et des services qu’il proposait aux personnes âgées. Les parents Morin-Diallo, Laurence et Driss, tout sourires, se réjouissaient. Enfin ils réalisaient leur rêve, offraient à leurs enfants de sept et douze ans un cadre de vie proche de la vie sauvage, où l’air était peu pollué et qui permettrait à leur progéniture d’évoluer au grand air, dans un milieu sain au plus près de la nature. Dès les premiers jours, la respiration de Sarah se fit plus fluide, aucun accès de toux à déplorer, son teint s’était éclairci, elle était radieuse, son père et sa mère s’en félicitait. Quant aux garçons, ils n’en revenaient pas de disposer d’un terrain de jeu qui leur semblait illimité. Ils couraient dans les bois, dévalaient les pentes à s’en couper le souffle, sautaient dans les cascades, s’aspergeaient d’eau dans la rivière, hurlant et riant sans déranger personne, un vrai bonheur.
Or, ce dont aucun d’entre eux ne se doutait, c’était que le vide de la maison qu’ils venaient d’investir n’était qu’apparent. En effet, cachés dans les nombreux recoins des deux étages que les Morin-Diallo occupaient, ainsi que dans le grenier, dans la cave, au beau milieu de ce qui avait été un potager, sur la rivière et partout sur ses rives, fourmillait un grand nombre d’espèces de la faune et de la flore locale. Des bactéries invisibles à l’œil nu, des insectes plus ou moins faciles à vivre, des reptiles surtout de petites tailles, des mammifères petits et grands, jusqu’aux oiseaux qui volaient librement au-dessus de la nouvelle demeure de Laurence et de Driss. Sans le savoir, les cinq bipèdes citadins et leurs deux animaux de compagnie bouleversaient tout un écosystème qui avait appris à exister sans devoir composer avec des humains.
Laurence entreprit d’abord de s’occuper du jardin qu’elle voulait rendre joli. Elle s’arma d’une énorme paire de ciseaux en métal et d’autres ustensiles et commença par se charger des mauvaises herbes : elle défrichait, éliminait toutes les plantes qui lui semblaient laides ou inutiles, une hécatombe. Dans la remise, Driss fut ravi de trouver une tondeuse à gazon dont le réservoir contenait encore suffisamment de carburant. Afin de rendre les alentours de leur propriété plus ordonnée, il sortit l’engin, et l’alluma. Un bruit de moteur vint perturber le calme à une centaine de mètres à la ronde, semant l’effroi dans la nature, d’autant que la fumée noire qui s’en échappait était irrespirable. Alors qu’ils jouaient dans le lit de la rivière, les deux garçons n’hésitaient pas à s’emparer de cailloux qu’ils jetaient à la surface pour s’éclabousser, sans se rendre compte qu’ils retiraient leurs abris à des crustacés livrés subitement sans secours aux attaques de leurs prédateurs. Leur chien, encore jeune et turbulent, ne sachant plus où donner du museau, pourchassait les papillons affolés, creusait la terre en arrachant les racines nécessaires à la survie des plantes, ses jeux détruisaient aussi l’habitat d’insectes incapables de vivre au grand jour. Le chat aussi jubilait, il avait à sa disposition un vaste terrain de chasse où les rongeurs dont il raffolait, découvraient bien trop tard son habileté et sa redoutable efficacité. Le petit félin ne mit pas vingt-quatre heures à s’adapter à son nouvel environnement, il en devint le principal prédateur.
En se rencontrant, deux univers qui n’aspiraient pourtant qu’à vivre en paix entraient en collision. Mais, ignorés par les humains, c’était au monde des plantes et des animaux de réagir, d’observer attentivement le comportement des nouveaux venus afin de s’y adapter, puis de trouver rapidement les moyens de cohabiter avec ceux qu’ils considéraient comme des intrus qui leur compliquaient l’existence.

Histoire 3
Joy Sorman

Quitter le panier

Le quartier est en rénovation depuis plusieurs années, ses bâtiments vétustes, rongés par le salpêtre, souvent habités par des familles modestes ou pauvres, sont peu à peu réhabilités, et c’est au tour de l’immeuble de Rose. Sa famille vit à 5 dans 45m2, les infiltrations d’eau dans les murs font cloquer la peinture, le parquet gondole, quelques cafards courent le long du tuyau de la gazinière, la douche, couverte de moisissures, fuit en permanence, les murs sont si fins que le moindre bruit les traverse, les fenêtres ferment mal et un carreau cassé a été remplacé par un morceau de bâche bleue, les boîtes aux lettres n’ont plus de serrures, le digicode est en panne, de drôles d’odeurs acides montent des caves, piquent les yeux, irritent la gorge, une fois Rose a même croisé un rat dans l’escalier, et son petit frère Max est souvent malade à cause des courants d’air, de l’humidité ; pourtant Rose aime son immeuble, l’ambiance conviviale qui y règne, la solidarité entre les habitants, le beau célibataire corse du rez-de-chaussée, la famille nombreuse du deuxième étage, l’étudiante marocaine du troisième, le couple turque du dernier étage, et la vieille dame du Pas-de-Calais venue à Marseille à la mort de son mari pour finir ses jours au soleil.
C’est comme si Rose ne voyait que les bonnes choses, la part solaire et heureuse de l’existence, comme si elle restait étanche à cet environnement hostile et insalubre. A ses yeux, la vie en communauté, fraternelle, gaie, compense largement les difficiles conditions de vie, et puis elle est habituée, elle a toujours vécu là, entre ces murs écaillés, elle ne connaît rien d’autre - et une grande part de sa vie se joue aussi au dehors, dans les rues étroites du Panier, sur le Vieux Port, au collège Jean-Claude Izzo, dans les calanques, et au musée. Bien sûr quand ses parents lui disent c’est dangereux ici, c’est épuisant, et puis tu ne voudrais pas avoir une chambre rien qu’à toi ?, Rose sait bien que le plus raisonnable est de partir avant que le toit ne s’effondre sur leurs têtes. Mais le jour où l’assistante sociale chargée de leur relogement débarque à l’heure du café pour annoncer la grande nouvelle, Rose ne peut réprimer un violent pincement au cœur.
Sa mère, qui vend des vêtements sur les marchés, et son père, couvreur-zingueur intérimaire, travaillent tous les deux au grand air et par tous les temps, sur les places venteuses des villages autour de Marseille, sur des chantiers en hauteur ; ils aiment leur métier mais en vivent difficilement, ont besoin de quiétude et d’un peu de confort quand ils ont passé une journée sous la pluie et dans le mistral. Ce nouvel appartement est un soulagement, un nouveau départ, une trouée heureuse dans une existence rude.
L’assistante sociale est venue avec tous les papiers à signer, le bail et le contrat EDF, des photos du nouveau logement, et même un trousseau de clés. C’est dans le quartier Saint-Just, loin du Port, loin de la Vieille Charité, un immeuble flambant neuf, à la façade couleur crème, aux balcons fleuris, aux grandes baies vitrées, moderne, fonctionnel, confortable, un plateau de 80m2 avec 3 chambres et une cuisine américaine. Rose connaît ce quartier excentré de Marseille, elle y est allée une fois, pour l’anniversaire d’une cousine, elle avait trouvé ça morne, trop calme – et Saint-Just est si loin de la tête Mundurucu.

Il lui reste un mois à vivre rue de Beauregard et Rose veut organiser un grand banquet d’adieux, adieux qu’elle espère provisoires, une fête à tous les étages, qui déborde sur le trottoir, avec une fanfare, de la sangria, une pièce montée, et des guirlandes lumineuses sur la façade décrépie. Elle a appris que tous les habitants seraient relogés, dispersés dans la ville, que l’immeuble serait bientôt détruit et un nouveau bâtiment construit à la place, une petite résidence sociale avec des panneaux solaires sur le toit et un local à vélos – elle se dit qu’ils pourront peut-être revenir une fois les travaux achevés, réintégrer les lieux, exercer une sorte de droit au retour, car c’est ici chez eux.

Histoire 3
Collège Faubert

Un nouveau départ

C’est parce que le musée ouvre ses portes tôt le matin que Rose peut y passer régulièrement le lundi quand elle flâne en ville avant d’aller en cours.

Le quartier s’éveille. Les boulangeries et les pharmacies sont les seules boutiques ouvertes, les autres magasins ont droit à leur toilette matinale : les vendeurs s’activent pour que tout soit propre lorsque les clients se présenteront.
Des bruits de talons interpellent Rose, c’est une mère qui court avec son enfant : ils sont en retard pour l’école.
Sur le parvis de l’église, on s’active, des gens entrent rapidement, tête baissée, vêtus de vêtements sombres, on entend le glas : un enterrement va bientôt commencer.

Quelques rues plus loin, la foule, plus dense, converge vers le marché. Les agents de la police municipale assurent la circulation. De vieilles dames traînent derrière elles un caddie qu’elles rempliront des produits frais. Les sens en éveil, Rose savoure pour la dernière fois cette agitation.
Quel brouhaha !
Des voisins avancent ensemble et profitent de cette sortie pour échanger les nouvelles. Les commerçants conseillent les clients et les aident dans leur choix des fruits et légumes devant des étalages multicolores. On sent les crêpes, les produits frais, le tabac, le parfum des dames que l’on frôle. Certains stands sont encore déserts et on lit sur le visage des vendeurs l’inquiétude et l’impatience.
Le secteur des vêtements est le plus bruyant :
« Je ne vends pas, je fais des cadeaux »
« Un euro, venez voir ! C’est pas cher ! C’est de la bonne qualité ! »
Les cris des vendeurs, parfois munis de micros, interpellent les passants qui pressent le pas pour ne pas être ennuyés. Ils se détournent aussi de la vieille femme, assise sur des sacs en plastique, qui tend les mains dans l’attente d’une pièce.
Près de tapis fraîchement traités qui dégagent une forte odeur, Rose aperçoit les cheveux noirs de sa mère qui est en train d’aider une dame à essayer une paire de chaussures. La jeune fille observe sa maman. Elle est souriante et patiente. Cette bonne image qu’elle donne d’elle explique le succès de son commerce.
Elles échangent quelques mots. Rose reprend son chemin et rejoint Madison. D’origine italienne, elle aime la danse et le chant. C’est une fille timide et généreuse, brune, aux cheveux longs qui entourent des yeux noisette. Elle s’habille sobrement. Elle partage avec Rose la peine du déménagement.

Heureusement, il y a la fête. Tous les amis se sont donné rendez-vous devant l’immeuble à vingt heures. On se prend en photo devant les graffitis qui s’étalent sur les murs de la rue et, tout le groupe descend lentement jusqu’à la plage où se déroule le pique-nique.

Le samedi, les préparatifs se sont passés dans l’angoisse et la tristesse. Rose a du mal à faire ses cartons.

Dimanche, c’est son père qui conduit la camionnette. En arrivant dans son nouveau quartier, Rose est prise de nostalgie.

Devant le nouvel immeuble, elle croise une voisine qui la voit pleurer. Une discussion s’engage vite :
« Pourquoi pleures-tu ? Interrogea la vieille dame
- Parce que je déménage et que je vais perdre mes amis, cria-t-elle
- Mais ce n’est pas grave, tu les verras pendant les vacances, répliqua la voisine
- Je sais mais ça va être dur de me faire de nouveaux copains, insista Rose
- Mais non ! Regarde ! Moi j’ai déménagé du Pas de Calais à Marseille et j’ai trouvé beaucoup d’amis.
- Tu mens pour que je ne pleure pas…, souffla Rose

Elle pénètre ensuite dans le bâtiment et elle pousse un cri de surprise. Tout est neuf et propre sans odeur de moisi, la concierge vient de passer.
Puis elle prend l’ascenseur et entre dans l’appartement aménagé. Elle ouvre des yeux exorbités : la porte donne directement sur le salon avec une grande baie vitrée, de beaux meubles et canapés. La peinture vient d’être refaite, il y a une cuisine équipée dans la pièce à côté, quatre grandes chambres. Rose entre dans la sienne réfléchit : comment elle rangera-t-elle ses affaires ?

Elle s’approche de la fenêtre puis elle voit un beau parc, tout propre avec des enfants qui jouent et en y repensant, elle se dit que ce n’est pas plus mal d’avoir déménagé. Avant, elle voyait des gens désœuvrés et maintenant elle voit des petits jouer au ballon et courir.

De sa fenêtre, elle voit aussi passer une jeune fille qui attire son regard par son charisme.

Rose doit maintenant se préparer, elle va visiter son nouveau collège.

Histoire 3
Collège du Tonkin

3/ En route !

Elle prépare ses affaires sans dire un mot. Anxieuse, elle regarde ses anciens cahiers. Ses souvenirs lui font mal à la tête. Elle se rappelle des rues qu’elle descendait à toute allure pour aller au musée, voir la tête Mundurucu. Elle se souvient de tous les bons moments passés, le regret l’envahit. Il lui reste un sentiment de tristesse dans un coin de la tête. Elle repense à ses amies qu’elle a quittées, à leur lettre, aux moments passés ensemble.
Elle fait quelques derniers ajustements à sa tenue. Elle veut faire bonne impression. Elle récupère les papiers d’inscriptions signés la veille. Elle prend également son téléphone et ses clés.
Elle va pour prendre l’ascenseur, mais elle remarque qu’il est en panne. « Ça commence bien ! » se dit-elle. Elle descend donc les escaliers, un peu sur les nerfs. Elle prend son courage à deux mains et sort. L’air frais lui explose au visage.
Rose essaie de se détendre en se concentrant sur un rap de Rat Luciano. Elle marche presque à reculons, pleine d’appréhension. Comme elle est très stressée, cela la fait accélérer. Elle ne veut pas arriver en retard mais se force à ralentir.
Ses pensées deviennent négatives. Ses sentiments se mélangent : à la fois de la nostalgie mais aussi de la crainte. Mille pensées jaillissent et s’entremêlent. Elle doute des regards. Des dizaines de questions se bousculent dans sa tête.
Elle s’interroge sur les élèves de sa classe et sur ses professeurs. Comment seront-ils ? Trouvera-t-elle un nouveau professeur à qui se confier, comme Mme Tina, son ancienne enseignante d’espagnol ? Est-ce qu’elle sera accepté au sein de la classe ? Comment ses camarades vont-ils l’accueillir ?
Elle est aussi excitée que stressée. Et cette boule dans son ventre, qui lui fait mal... Elle transpire, elle a le cœur serré et les mains moites.
La gorge nouée, le souffle coupé, elle s’approche. Étrangement, dans le même temps, elle se sent curieuse de découvrir son nouvel établissement. Elle s’arrête un instant derrière la grille : elle a une vue dominante et pas banale sur la cour, originale. A droite, se trouvent des gradins en pierres. Une sorte d’arche en béton surplombe la cour et semble soutenue par de grands cadres peints en bleu. Au centre, dans la base d’une pyramide tronqué, est encastrée une horloge.
En continuant, elle tombe sur une pyramide vitrée avec des armatures rouges au milieu du chemin. On dirait qu’elle sort du sol. Les vitres sont salies par des signatures d’élèves. En direction de la porte du collège, elle voit une grande colonne vitrée en miroir. La nouvelle élève est vraiment étonnée par ce collège insolite.
Rose tombe sur un passage en béton qui descend en tournant vers la droite. De chaque côté, des murets en ciment blanc grisâtre délimitent de grands bacs où poussent une végétation dense. À droite, un lierre épais grimpe sur un bâtiment rouge sale aux coins arrondis, avec une fenêtre au grillage serré. Au pied du bâtiment poussent des buissons vert sombre et un arbre très fin, ressemblant à un bouleau. À gauche s’élève à hauteur d’homme une végétation envahissante : on pourrait croire que la ville a disparu. Plus loin, à travers les branches des grands arbres, qui ont pris leurs couleurs d’automne, elle distingue de grands immeubles blanc cassé avec des balcons bleu pastel qui bouchent l’horizon.
Rose inspire un grand coup et rentre dans son nouveau collège.

Histoire 3
Collège Maria Casarès

Le médaillon

C’est la veille de la rentrée. Rose n’arrive pas à dormir alors elle se rend sur le site du musée pour voir s’il y a de nouvelles œuvres d’art. Elle retrouve la tête de Mundurrucu et réalise à quel point son ancienne vie lui manque.
Le lendemain matin, Rose se lève, fatiguée, angoissée. Elle prépare son sac et part au collège la boule au ventre.
Rose est accueillie par la CPE madame Dumouchel : elle sera en 3e5. Arrivée en cours d’histoire géographie, elle reconnait la fille aperçue par sa fenêtre. Elle a une impression troublante de déjà-vu. Elle constate que cette fille porte, autour de son cou, un pendentif représentant Munduruccu. Elle est intriguée.
Le professeur fait l’appel. Le nom de la nouvelle, Lina Kinsmarn, lui est également familier, mais là-encore, impossible pour elle de se souvenir. Rose reçoit un message : « Je te connais et tu connais Munduruccu. « J’ai seule la clé de cette parade sauvage ».Lina Kinsmarn. » Rose reconnaît un vers du poème de Rimbaud « Parade ».
Elle est inquiète et curieuse en même temps.
Une fois le cours fini, Rose décide de faire des recherches sur le médaillon au CDI. Elle trouve dans les rayonnages un livre intitulé Les Yanomanis et en le feuilletant tombe sur la reproduction exacte du médaillon : ce collier si familier, elle en avait vu les photos au musée, près du masque. Elle apprend que c’est un explorateur nommé John Kinsmarn qui l’a découvert. Elle était passée si souvent devant sans y prendre garde, tellement absorbée par la tête de Munduruccu. Le voir autour du cou de sa mystérieuse camarade réveille ses souvenirs. Mais comment et pourquoi ce pendentif se trouve-il à présent autour du cou de cette fille ? Rose décide d’approfondir ses recherche sur internet.
Soudain un titre d’article l’interpelle : le mystérieux pendentif ; il aurait été donné à la fille de l’explorateur John Kinsmarn. Cette fille serait donc sa descendante ? Aime-t-elle Munduruccu autant qu’elle ? Rose est perdue dans ses pensées lorsqu’un : « Bonjour ! » la tire de sa profonde réflexion.
Rose sursaute, se retourne et voit… la fille, les yeux fixés sur l’ordinateur. La panique la saisit.
 Tu fais des recherches sur moi ?
 Euh… je peux tout t’expliquer. Je connaissais le collier que tu portes. Désolée, je ne voulais pas être trop curieuse !
 Ce n’est pas grave ! Je m’appelle Lina, Lina Kinsmarn.
Rose la regarde, gênée, elle balbutie :
 Tu es vraiment la fille de John Kinsmarn et tu portes le médaillon authentique ?
 Oui, mais je ne tiens pas à ce que cela s’ébruite. Et toi tu es Rose. Tu connais le musée dans lequel sont exposées les photos ?
 Je le connais très bien : j’y ai passé des heures et des heures.
Les jours passent. Les deux jeunes filles se rapprochent jusqu’à devenir des amies inséparables. Munduruccu est au centre de leurs conversations.
Un jour, alors que Rose est chez Lina, celle-ci reçoit un appel de son grand frère. Il est au musée et il vient de faire une terrible découverte : Mundurrucu a disparu !

Histoire 3
Collège Emile Zola

Ce que grandir veut dire

Horrifiées par cette nouvelle, les deux adolescentes partent au musée sur le champ. Elles prennent le bus 42, et elles sont si impatientes que le trajet semble long jusqu’à la station de métro des Chartreux. Rose éprouve une profonde tristesse de penser que la tête Munduruccu, qu’elle a passé toute son enfance à admirer, a disparu. Il lui semble avoir appris la disparition d’un être cher. Qui a pu dérober ce trophée ? Elle fixe le paysage qui défile et réalise qu’elle se sent bien maintenant dans ce quartier de Saint Just où les maisons pavillonnaires aux crépis roses côtoient de hauts immeubles qui ont fière allure. Lorsque le bus s’arrête enfin, elles se précipitent dans le métro, parviennent vingt minutes plus tard à la station « La Rose » et se retrouvent sous l’Ombrière. Elles marchent alors pour regagner la montée des Accoules puis la rue du Refuge et Rose jette un œil dans la rue Beauregard mais elle ressent un pincement au cœur : elle a l’ l’impression que quelqu’un a gommé, a effacé les traces de son enfance ; partout ce sont des murs détruits, d’immenses places vides pleine de gravats. Elle se reconnaît à peine dans ce quartier qui ressemble à un immense chantier. C’est le cœur serré qu’elle parvient avec Lina, devant le musée de la Vieille Charité. Elles se précipitent au deuxième étage et retrouvent Erwan le frère de Lina dans la salle des arts amérindiens et océaniques où la vitrine dédiée au trophée est désormais vide. Lina anxieuse, joue nerveusement avec son médaillon Mundurucu ; pourtant personne ne semble affolé et le gardien refuse de répondre à leurs questions. Dépitées, elles descendent à l’accueil où l’hôtesse répond à leur excitation par un joli sourire et leur explique que la tête Mundurucu a été prêtée au Mucem pour une exposition temporaire sur les migrations.
Rose éclate de rire. Depuis le coup de téléphone d’Erwan, elle avait repensé à tout ce qu’elle avait appris sur Lina, et des soupçons s’étaient portés sur elle. Un peu honteuse d’avoir prêté à son amie autant de mauvaises intentions, elle parvient à proposer sur un ton enjoué :
 Alors, on va faire un tour au Mucem ?
Elles redescendent la rue du Petit Puits, passent devant l’imposante cathédrale et arrivent devant le Mucem sur lequel on peut lire en lettres capitales le nom de l’exposition : migrations divines.
Les filles s’amusent de leurs reflets sur les murs du Mucem avant d’y entrer quand, soudain, elles attendent la voix d’une vieille femme à l’intérieur du musée :
« -Mamie ! S’écrie Lina. Que fais-tu ici ?
 Oh Lina ! Je suis si contente de te voir ! Eh bien, je suis là pour animer une conférence au nom de l’association « cultures du Monde », tu sais celle qu’on a montée suite à notre voyage en Amazonie avec ton grand-père et le fils d’Henri Gastaut. Aujourd’hui, c’est l’inauguration de l’exposition et je dois faire un petit discours à cette occasion. Tu sais que l’on se bat pour que les trophées soient à nouveau renvoyés dans leur terre natale, auprès de leurs ancêtres. Mais que fait donc Rose avec toi ? Ajoute-t-elle l’air étonné.
 Rose est nouvelle dans mon collège et nous sommes amies, Répond Lina.
Rose reste bouche bée devant la grand-mère de Lina. C’est vrai qu’elle l’avait croisée plusieurs fois au musée de la Charité mais elle était loin d’imaginer l’engagement de la vieille dame. Elle réalise alors comme l’on se fait parfois une idée fausse des gens et que l’on ne prend pas la peine de les connaître vraiment. Pourtant elle habitait son ancien immeuble ! Tout cela était juste incroyable !
Rose n’avait jamais pensé que celle-ci ait tant de souvenirs et d’expériences à partager et quand elle quitte le musée, tout s’éclaire dans sa tête, et elle voit le monde autrement comme si la tête Mundurucu lui avait, elle aussi, donné un signe.
Deux années ont passé. Rose est devenue étudiante en Histoire des Arts à Lyon. Elle repense souvent à ses aventures au musée de La Charité et sourit de la petite fille qu’elle était alors. Lorsque Lina vient la voir, elles rigolent ensemble de leur naïveté. Maintenant elles ont grandi et Rose a compris que la place de la tête Mundurucu est en Amazonie, auprès de ses descendants. C’est ainsi qu’elle avait analysé son déplacement au Mucem. Bientôt elle allait partir pour un voyage d’études au Brésil. C’était décidé depuis longtemps, depuis toujours. Elle consacrera sa vie à la protection des populations et des tribus de la forêt amazoniennes.

Histoire 3
Joy Sorman

Quitter le panier

Le quartier est en rénovation depuis plusieurs années, ses bâtiments vétustes, rongés par le salpêtre, souvent habités par des familles modestes ou pauvres, sont peu à peu réhabilités, et c’est au tour de l’immeuble de Rose. Sa famille vit à 5 dans 45m2, les infiltrations d’eau dans les murs font cloquer la peinture, le parquet gondole, quelques cafards courent le long du tuyau de la gazinière, la douche, couverte de moisissures, fuit en permanence, les murs sont si fins que le moindre bruit les traverse, les fenêtres ferment mal et un carreau cassé a été remplacé par un morceau de bâche bleue, les boîtes aux lettres n’ont plus de serrures, le digicode est en panne, de drôles d’odeurs acides montent des caves, piquent les yeux, irritent la gorge, une fois Rose a même croisé un rat dans l’escalier, et son petit frère Max est souvent malade à cause des courants d’air, de l’humidité ; pourtant Rose aime son immeuble, l’ambiance conviviale qui y règne, la solidarité entre les habitants, le beau célibataire corse du rez-de-chaussée, la famille nombreuse du deuxième étage, l’étudiante marocaine du troisième, le couple turque du dernier étage, et la vieille dame du Pas-de-Calais venue à Marseille à la mort de son mari pour finir ses jours au soleil.
C’est comme si Rose ne voyait que les bonnes choses, la part solaire et heureuse de l’existence, comme si elle restait étanche à cet environnement hostile et insalubre. A ses yeux, la vie en communauté, fraternelle, gaie, compense largement les difficiles conditions de vie, et puis elle est habituée, elle a toujours vécu là, entre ces murs écaillés, elle ne connaît rien d’autre - et une grande part de sa vie se joue aussi au dehors, dans les rues étroites du Panier, sur le Vieux Port, au collège Jean-Claude Izzo, dans les calanques, et au musée. Bien sûr quand ses parents lui disent c’est dangereux ici, c’est épuisant, et puis tu ne voudrais pas avoir une chambre rien qu’à toi ?, Rose sait bien que le plus raisonnable est de partir avant que le toit ne s’effondre sur leurs têtes. Mais le jour où l’assistante sociale chargée de leur relogement débarque à l’heure du café pour annoncer la grande nouvelle, Rose ne peut réprimer un violent pincement au cœur.
Sa mère, qui vend des vêtements sur les marchés, et son père, couvreur-zingueur intérimaire, travaillent tous les deux au grand air et par tous les temps, sur les places venteuses des villages autour de Marseille, sur des chantiers en hauteur ; ils aiment leur métier mais en vivent difficilement, ont besoin de quiétude et d’un peu de confort quand ils ont passé une journée sous la pluie et dans le mistral. Ce nouvel appartement est un soulagement, un nouveau départ, une trouée heureuse dans une existence rude.
L’assistante sociale est venue avec tous les papiers à signer, le bail et le contrat EDF, des photos du nouveau logement, et même un trousseau de clés. C’est dans le quartier Saint-Just, loin du Port, loin de la Vieille Charité, un immeuble flambant neuf, à la façade couleur crème, aux balcons fleuris, aux grandes baies vitrées, moderne, fonctionnel, confortable, un plateau de 80m2 avec 3 chambres et une cuisine américaine. Rose connaît ce quartier excentré de Marseille, elle y est allée une fois, pour l’anniversaire d’une cousine, elle avait trouvé ça morne, trop calme – et Saint-Just est si loin de la tête Mundurucu.

Il lui reste un mois à vivre rue de Beauregard et Rose veut organiser un grand banquet d’adieux, adieux qu’elle espère provisoires, une fête à tous les étages, qui déborde sur le trottoir, avec une fanfare, de la sangria, une pièce montée, et des guirlandes lumineuses sur la façade décrépie. Elle a appris que tous les habitants seraient relogés, dispersés dans la ville, que l’immeuble serait bientôt détruit et un nouveau bâtiment construit à la place, une petite résidence sociale avec des panneaux solaires sur le toit et un local à vélos – elle se dit qu’ils pourront peut-être revenir une fois les travaux achevés, réintégrer les lieux, exercer une sorte de droit au retour, car c’est ici chez eux.

Histoire 3
Collège Faubert

Un nouveau départ

C’est parce que le musée ouvre ses portes tôt le matin que Rose peut y passer régulièrement le lundi quand elle flâne en ville avant d’aller en cours.

Le quartier s’éveille. Les boulangeries et les pharmacies sont les seules boutiques ouvertes, les autres magasins ont droit à leur toilette matinale : les vendeurs s’activent pour que tout soit propre lorsque les clients se présenteront.
Des bruits de talons interpellent Rose, c’est une mère qui court avec son enfant : ils sont en retard pour l’école.
Sur le parvis de l’église, on s’active, des gens entrent rapidement, tête baissée, vêtus de vêtements sombres, on entend le glas : un enterrement va bientôt commencer.

Quelques rues plus loin, la foule, plus dense, converge vers le marché. Les agents de la police municipale assurent la circulation. De vieilles dames traînent derrière elles un caddie qu’elles rempliront des produits frais. Les sens en éveil, Rose savoure pour la dernière fois cette agitation.
Quel brouhaha !
Des voisins avancent ensemble et profitent de cette sortie pour échanger les nouvelles. Les commerçants conseillent les clients et les aident dans leur choix des fruits et légumes devant des étalages multicolores. On sent les crêpes, les produits frais, le tabac, le parfum des dames que l’on frôle. Certains stands sont encore déserts et on lit sur le visage des vendeurs l’inquiétude et l’impatience.
Le secteur des vêtements est le plus bruyant :
« Je ne vends pas, je fais des cadeaux »
« Un euro, venez voir ! C’est pas cher ! C’est de la bonne qualité ! »
Les cris des vendeurs, parfois munis de micros, interpellent les passants qui pressent le pas pour ne pas être ennuyés. Ils se détournent aussi de la vieille femme, assise sur des sacs en plastique, qui tend les mains dans l’attente d’une pièce.
Près de tapis fraîchement traités qui dégagent une forte odeur, Rose aperçoit les cheveux noirs de sa mère qui est en train d’aider une dame à essayer une paire de chaussures. La jeune fille observe sa maman. Elle est souriante et patiente. Cette bonne image qu’elle donne d’elle explique le succès de son commerce.
Elles échangent quelques mots. Rose reprend son chemin et rejoint Madison. D’origine italienne, elle aime la danse et le chant. C’est une fille timide et généreuse, brune, aux cheveux longs qui entourent des yeux noisette. Elle s’habille sobrement. Elle partage avec Rose la peine du déménagement.

Heureusement, il y a la fête. Tous les amis se sont donné rendez-vous devant l’immeuble à vingt heures. On se prend en photo devant les graffitis qui s’étalent sur les murs de la rue et, tout le groupe descend lentement jusqu’à la plage où se déroule le pique-nique.

Le samedi, les préparatifs se sont passés dans l’angoisse et la tristesse. Rose a du mal à faire ses cartons.

Dimanche, c’est son père qui conduit la camionnette. En arrivant dans son nouveau quartier, Rose est prise de nostalgie.

Devant le nouvel immeuble, elle croise une voisine qui la voit pleurer. Une discussion s’engage vite :
« Pourquoi pleures-tu ? Interrogea la vieille dame
- Parce que je déménage et que je vais perdre mes amis, cria-t-elle
- Mais ce n’est pas grave, tu les verras pendant les vacances, répliqua la voisine
- Je sais mais ça va être dur de me faire de nouveaux copains, insista Rose
- Mais non ! Regarde ! Moi j’ai déménagé du Pas de Calais à Marseille et j’ai trouvé beaucoup d’amis.
- Tu mens pour que je ne pleure pas…, souffla Rose

Elle pénètre ensuite dans le bâtiment et elle pousse un cri de surprise. Tout est neuf et propre sans odeur de moisi, la concierge vient de passer.
Puis elle prend l’ascenseur et entre dans l’appartement aménagé. Elle ouvre des yeux exorbités : la porte donne directement sur le salon avec une grande baie vitrée, de beaux meubles et canapés. La peinture vient d’être refaite, il y a une cuisine équipée dans la pièce à côté, quatre grandes chambres. Rose entre dans la sienne réfléchit : comment elle rangera-t-elle ses affaires ?

Elle s’approche de la fenêtre puis elle voit un beau parc, tout propre avec des enfants qui jouent et en y repensant, elle se dit que ce n’est pas plus mal d’avoir déménagé. Avant, elle voyait des gens désœuvrés et maintenant elle voit des petits jouer au ballon et courir.

De sa fenêtre, elle voit aussi passer une jeune fille qui attire son regard par son charisme.

Rose doit maintenant se préparer, elle va visiter son nouveau collège.

Histoire 3
Collège du Tonkin

3/ En route !

Elle prépare ses affaires sans dire un mot. Anxieuse, elle regarde ses anciens cahiers. Ses souvenirs lui font mal à la tête. Elle se rappelle des rues qu’elle descendait à toute allure pour aller au musée, voir la tête Mundurucu. Elle se souvient de tous les bons moments passés, le regret l’envahit. Il lui reste un sentiment de tristesse dans un coin de la tête. Elle repense à ses amies qu’elle a quittées, à leur lettre, aux moments passés ensemble.
Elle fait quelques derniers ajustements à sa tenue. Elle veut faire bonne impression. Elle récupère les papiers d’inscriptions signés la veille. Elle prend également son téléphone et ses clés.
Elle va pour prendre l’ascenseur, mais elle remarque qu’il est en panne. « Ça commence bien ! » se dit-elle. Elle descend donc les escaliers, un peu sur les nerfs. Elle prend son courage à deux mains et sort. L’air frais lui explose au visage.
Rose essaie de se détendre en se concentrant sur un rap de Rat Luciano. Elle marche presque à reculons, pleine d’appréhension. Comme elle est très stressée, cela la fait accélérer. Elle ne veut pas arriver en retard mais se force à ralentir.
Ses pensées deviennent négatives. Ses sentiments se mélangent : à la fois de la nostalgie mais aussi de la crainte. Mille pensées jaillissent et s’entremêlent. Elle doute des regards. Des dizaines de questions se bousculent dans sa tête.
Elle s’interroge sur les élèves de sa classe et sur ses professeurs. Comment seront-ils ? Trouvera-t-elle un nouveau professeur à qui se confier, comme Mme Tina, son ancienne enseignante d’espagnol ? Est-ce qu’elle sera accepté au sein de la classe ? Comment ses camarades vont-ils l’accueillir ?
Elle est aussi excitée que stressée. Et cette boule dans son ventre, qui lui fait mal... Elle transpire, elle a le cœur serré et les mains moites.
La gorge nouée, le souffle coupé, elle s’approche. Étrangement, dans le même temps, elle se sent curieuse de découvrir son nouvel établissement. Elle s’arrête un instant derrière la grille : elle a une vue dominante et pas banale sur la cour, originale. A droite, se trouvent des gradins en pierres. Une sorte d’arche en béton surplombe la cour et semble soutenue par de grands cadres peints en bleu. Au centre, dans la base d’une pyramide tronqué, est encastrée une horloge.
En continuant, elle tombe sur une pyramide vitrée avec des armatures rouges au milieu du chemin. On dirait qu’elle sort du sol. Les vitres sont salies par des signatures d’élèves. En direction de la porte du collège, elle voit une grande colonne vitrée en miroir. La nouvelle élève est vraiment étonnée par ce collège insolite.
Rose tombe sur un passage en béton qui descend en tournant vers la droite. De chaque côté, des murets en ciment blanc grisâtre délimitent de grands bacs où poussent une végétation dense. À droite, un lierre épais grimpe sur un bâtiment rouge sale aux coins arrondis, avec une fenêtre au grillage serré. Au pied du bâtiment poussent des buissons vert sombre et un arbre très fin, ressemblant à un bouleau. À gauche s’élève à hauteur d’homme une végétation envahissante : on pourrait croire que la ville a disparu. Plus loin, à travers les branches des grands arbres, qui ont pris leurs couleurs d’automne, elle distingue de grands immeubles blanc cassé avec des balcons bleu pastel qui bouchent l’horizon.
Rose inspire un grand coup et rentre dans son nouveau collège.

Histoire 3
Collège Maria Casarès

Le médaillon

C’est la veille de la rentrée. Rose n’arrive pas à dormir alors elle se rend sur le site du musée pour voir s’il y a de nouvelles œuvres d’art. Elle retrouve la tête de Mundurrucu et réalise à quel point son ancienne vie lui manque.
Le lendemain matin, Rose se lève, fatiguée, angoissée. Elle prépare son sac et part au collège la boule au ventre.
Rose est accueillie par la CPE madame Dumouchel : elle sera en 3e5. Arrivée en cours d’histoire géographie, elle reconnait la fille aperçue par sa fenêtre. Elle a une impression troublante de déjà-vu. Elle constate que cette fille porte, autour de son cou, un pendentif représentant Munduruccu. Elle est intriguée.
Le professeur fait l’appel. Le nom de la nouvelle, Lina Kinsmarn, lui est également familier, mais là-encore, impossible pour elle de se souvenir. Rose reçoit un message : « Je te connais et tu connais Munduruccu. « J’ai seule la clé de cette parade sauvage ».Lina Kinsmarn. » Rose reconnaît un vers du poème de Rimbaud « Parade ».
Elle est inquiète et curieuse en même temps.
Une fois le cours fini, Rose décide de faire des recherches sur le médaillon au CDI. Elle trouve dans les rayonnages un livre intitulé Les Yanomanis et en le feuilletant tombe sur la reproduction exacte du médaillon : ce collier si familier, elle en avait vu les photos au musée, près du masque. Elle apprend que c’est un explorateur nommé John Kinsmarn qui l’a découvert. Elle était passée si souvent devant sans y prendre garde, tellement absorbée par la tête de Munduruccu. Le voir autour du cou de sa mystérieuse camarade réveille ses souvenirs. Mais comment et pourquoi ce pendentif se trouve-il à présent autour du cou de cette fille ? Rose décide d’approfondir ses recherche sur internet.
Soudain un titre d’article l’interpelle : le mystérieux pendentif ; il aurait été donné à la fille de l’explorateur John Kinsmarn. Cette fille serait donc sa descendante ? Aime-t-elle Munduruccu autant qu’elle ? Rose est perdue dans ses pensées lorsqu’un : « Bonjour ! » la tire de sa profonde réflexion.
Rose sursaute, se retourne et voit… la fille, les yeux fixés sur l’ordinateur. La panique la saisit.
 Tu fais des recherches sur moi ?
 Euh… je peux tout t’expliquer. Je connaissais le collier que tu portes. Désolée, je ne voulais pas être trop curieuse !
 Ce n’est pas grave ! Je m’appelle Lina, Lina Kinsmarn.
Rose la regarde, gênée, elle balbutie :
 Tu es vraiment la fille de John Kinsmarn et tu portes le médaillon authentique ?
 Oui, mais je ne tiens pas à ce que cela s’ébruite. Et toi tu es Rose. Tu connais le musée dans lequel sont exposées les photos ?
 Je le connais très bien : j’y ai passé des heures et des heures.
Les jours passent. Les deux jeunes filles se rapprochent jusqu’à devenir des amies inséparables. Munduruccu est au centre de leurs conversations.
Un jour, alors que Rose est chez Lina, celle-ci reçoit un appel de son grand frère. Il est au musée et il vient de faire une terrible découverte : Mundurrucu a disparu !

Histoire 3
Collège Emile Zola

Ce que grandir veut dire

Horrifiées par cette nouvelle, les deux adolescentes partent au musée sur le champ. Elles prennent le bus 42, et elles sont si impatientes que le trajet semble long jusqu’à la station de métro des Chartreux. Rose éprouve une profonde tristesse de penser que la tête Munduruccu, qu’elle a passé toute son enfance à admirer, a disparu. Il lui semble avoir appris la disparition d’un être cher. Qui a pu dérober ce trophée ? Elle fixe le paysage qui défile et réalise qu’elle se sent bien maintenant dans ce quartier de Saint Just où les maisons pavillonnaires aux crépis roses côtoient de hauts immeubles qui ont fière allure. Lorsque le bus s’arrête enfin, elles se précipitent dans le métro, parviennent vingt minutes plus tard à la station « La Rose » et se retrouvent sous l’Ombrière. Elles marchent alors pour regagner la montée des Accoules puis la rue du Refuge et Rose jette un œil dans la rue Beauregard mais elle ressent un pincement au cœur : elle a l’ l’impression que quelqu’un a gommé, a effacé les traces de son enfance ; partout ce sont des murs détruits, d’immenses places vides pleine de gravats. Elle se reconnaît à peine dans ce quartier qui ressemble à un immense chantier. C’est le cœur serré qu’elle parvient avec Lina, devant le musée de la Vieille Charité. Elles se précipitent au deuxième étage et retrouvent Erwan le frère de Lina dans la salle des arts amérindiens et océaniques où la vitrine dédiée au trophée est désormais vide. Lina anxieuse, joue nerveusement avec son médaillon Mundurucu ; pourtant personne ne semble affolé et le gardien refuse de répondre à leurs questions. Dépitées, elles descendent à l’accueil où l’hôtesse répond à leur excitation par un joli sourire et leur explique que la tête Mundurucu a été prêtée au Mucem pour une exposition temporaire sur les migrations.
Rose éclate de rire. Depuis le coup de téléphone d’Erwan, elle avait repensé à tout ce qu’elle avait appris sur Lina, et des soupçons s’étaient portés sur elle. Un peu honteuse d’avoir prêté à son amie autant de mauvaises intentions, elle parvient à proposer sur un ton enjoué :
 Alors, on va faire un tour au Mucem ?
Elles redescendent la rue du Petit Puits, passent devant l’imposante cathédrale et arrivent devant le Mucem sur lequel on peut lire en lettres capitales le nom de l’exposition : migrations divines.
Les filles s’amusent de leurs reflets sur les murs du Mucem avant d’y entrer quand, soudain, elles attendent la voix d’une vieille femme à l’intérieur du musée :
« -Mamie ! S’écrie Lina. Que fais-tu ici ?
 Oh Lina ! Je suis si contente de te voir ! Eh bien, je suis là pour animer une conférence au nom de l’association « cultures du Monde », tu sais celle qu’on a montée suite à notre voyage en Amazonie avec ton grand-père et le fils d’Henri Gastaut. Aujourd’hui, c’est l’inauguration de l’exposition et je dois faire un petit discours à cette occasion. Tu sais que l’on se bat pour que les trophées soient à nouveau renvoyés dans leur terre natale, auprès de leurs ancêtres. Mais que fait donc Rose avec toi ? Ajoute-t-elle l’air étonné.
 Rose est nouvelle dans mon collège et nous sommes amies, Répond Lina.
Rose reste bouche bée devant la grand-mère de Lina. C’est vrai qu’elle l’avait croisée plusieurs fois au musée de la Charité mais elle était loin d’imaginer l’engagement de la vieille dame. Elle réalise alors comme l’on se fait parfois une idée fausse des gens et que l’on ne prend pas la peine de les connaître vraiment. Pourtant elle habitait son ancien immeuble ! Tout cela était juste incroyable !
Rose n’avait jamais pensé que celle-ci ait tant de souvenirs et d’expériences à partager et quand elle quitte le musée, tout s’éclaire dans sa tête, et elle voit le monde autrement comme si la tête Mundurucu lui avait, elle aussi, donné un signe.
Deux années ont passé. Rose est devenue étudiante en Histoire des Arts à Lyon. Elle repense souvent à ses aventures au musée de La Charité et sourit de la petite fille qu’elle était alors. Lorsque Lina vient la voir, elles rigolent ensemble de leur naïveté. Maintenant elles ont grandi et Rose a compris que la place de la tête Mundurucu est en Amazonie, auprès de ses descendants. C’est ainsi qu’elle avait analysé son déplacement au Mucem. Bientôt elle allait partir pour un voyage d’études au Brésil. C’était décidé depuis longtemps, depuis toujours. Elle consacrera sa vie à la protection des populations et des tribus de la forêt amazoniennes.